Un directeur financier m'a posé la question l'autre jour, à la sortie d'un comité : « Concrètement, on la sort d'où, notre baisse de CO2 sur les déplacements ? » Il venait de recevoir son bilan GES et découvrait que les trajets professionnels pesaient plus lourd que tout le reste de son Scope 3 tertiaire. Sa flotte aérienne, en particulier. Il pensait que c'était un poste marginal.
Il ne l'était pas. Et c'est le piège classique : on regarde les avions comme une fatalité, on coche la case « on prend le train quand c'est possible », et on passe à autre chose. Sauf que la façon dont on réduit réellement l'empreinte carbone d'une flotte aérienne d'entreprise n'a pas grand-chose à voir avec un slogan RH. C'est de la donnée, des arbitrages budgétaires et un peu de courage politique interne.
Points clés à retenir
- Un vol long-courrier représente pour un seul passager davantage d'émissions que des mois de trajets domicile-travail.
- La part aérienne des déplacements professionnels se loge presque toujours dans le Scope 3 du bilan GES, et c'est là qu'on la sous-estime.
- La vraie hiérarchie, c'est éviter, puis substituer, puis seulement améliorer (carburants durables, flotte plus récente).
- Le surcoût du carburant aérien durable est massif : il faut le traiter comme un investissement, pas comme une ligne de frais.
- Un budget carbone interne par équipe change plus de comportements qu'une note de service.
L'empreinte carbone d'une flotte aérienne : ce qu'on ne regarde pas assez
Première chose à clarifier : de quelle flotte parle-t-on ? Dans la plupart des entreprises, il y a trois périmètres qui se mélangent dans la tête des gens et jamais dans les tableurs.
- Les vols commerciaux pris par les collaborateurs (le poste « déplacements professionnels » classique).
- Les jets d'affaires affrétés ou détenus en propre, souvent gérés par un opérateur externe.
- Le fret aérien lié aux achats et aux livraisons, qui atterrit dans une autre catégorie du bilan.
Chacun a son propre facteur d'émission, sa propre méthode de collecte, et souvent son propre propriétaire dans l'organigramme. Résultat : personne ne fait l'addition. J'ai vu un groupe de taille moyenne où le service voyages suivait les billets, la direction générale gérait le jet sans le dire aux achats, et la logistique commandait de l'aérien express sans que personne ne rapproche les trois. Le chiffre consolidé était quarante pour cent plus élevé que ce que la RSE croyait.
Quelle est l'empreinte carbone du transport aérien ?
À l'échelle mondiale, l'aviation représente de l'ordre de 2 à 3 % des émissions de CO2 liées à l'énergie. Ce chiffre paraît petit. Il ne l'est pas : c'est à peu près l'équivalent des émissions d'un pays industrialisé entier, et la trajectoire est à la hausse alors que d'autres secteurs baissent.
Pour une entreprise, le chiffre qui compte est le facteur par passager-km. Un vol intérieur court émet beaucoup par kilomètre parcouru, parce que le décollage consume énormément. Un long-courrier est plus efficace au kilomètre, mais comme il parcourt des milliers de kilomètres, l'empreinte totale par personne explose. Un aller-retour Paris–New York en classe affaires, pour un seul collaborateur, dépasse facilement ce qu'un salarié émet en plusieurs mois de trajets quotidiens.
Quelles sont les émissions de CO2 du transport aérien ?
Attention à un détail que les rapports oublient souvent : le CO2 n'est pas tout. Les traînées de condensation et les oxydes d'azote en haute altitude ont un effet réchauffant supplémentaire. Les méthodologies sérieuses appliquent donc un facteur multiplicateur au CO2 pur pour estimer l'impact réel. Si votre bilan GES compte uniquement le CO2, vous sous-estimez l'impact de vos vols long-courriers, parfois du simple au double.
Bon à savoir : les facteurs d'émission par passager-km varient énormément selon la classe. Un siège en première classe occupe une surface au sol qui pourrait accueillir trois ou quatre passagers en économique. La même place vendue plus cher émet donc mécaniquement plusieurs fois plus par personne. Ce n'est pas une opinion, c'est de la géométrie.
Comment réduire concrètement l'empreinte carbone de ses vols
Avant de parler carburants durables et renouvellement de flotte, il faut poser une évidence que beaucoup d'entreprises contournent : la première action, c'est de ne pas décoller. Pas par militantisme. Par arithmétique.
Éviter, substituer, puis seulement optimiser
La hiérarchie classique fonctionne parfaitement ici :
- Éviter le vol quand la réunion peut se tenir à distance. Une visio de deux heures n'émet quasiment rien.
- Substituer : sur les trajets de moins de quatre heures en train, le rail reste imbattable en émissions par passager.
- Optimiser : meilleur taux de remplissage des vols, regroupement des déplacements, routes plus directes.
- Améliorer la flotte : appareils plus récents, carburant durable, et c'est seulement là qu'on parle technologie.
L'ordre compte. Une entreprise qui saute directement à l'étape 4 pour éviter de toucher à l'étape 1 dépense de l'argent pour rassurer son conseil d'administration. J'ai fait cette erreur. Sur un projet précédent, j'ai passé des semaines à négocier un contrat de carburant durable avec un opérateur, en pensant avoir trouvé la solution élégante. Le volume réel représentait une fraction de nos émissions. La même énergie investie à supprimer les allers-retours inutiles aurait produit dix fois plus.
Comment faire pour diminuer l'empreinte carbone ?
À l'échelle d'une flotte d'entreprise, la méthode tient en trois étapes simples. D'abord, mesurer : consolider tous les vols dans un même périmètre, avec les bons facteurs d'émission par classe. Ensuite, fixer un plafond : un budget carbone annuel par direction ou par équipe, exprimé en tonnes, pas en euros. Enfin, rendre les arbitrages visibles : quand un manager voit que son déplacement coûte tant en CO2, la conversation change.
Le levier le plus efficace n'est ni technologique ni réglementaire. C'est la gouvernance interne. Une entreprise où le comité de direction examine chaque trimestre les tonnes émises par entité, et pas seulement les billets achetés, obtient des résultats. Celle qui se contente d'un « privilégiez le train » dans un mail annuel n'obtient rien.
Faut-il attendre l'avion à hydrogène pour agir ?
Non. Et c'est peut-être le point le plus important de cet article. Les appareils à hydrogène et l'électrification ne concerneront, au mieux, que des liaisons courtes et des flottes légères. Pour les vols long-courriers qui pèsent le plus dans votre bilan, la technologie dominante pour les deux décennies à venir reste le carburant durable. Sa production est limitée, son prix très supérieur au kérosène, et les volumes disponibles ne couvriront qu'une fraction de la demande.
Dit autrement : parier sur un saut technologique pour ne rien changer aujourd'hui, c'est reporter la facture en la rendant plus salée.
Les chiffres à retenir
- 2 à 3 % : part du transport aérien dans les émissions mondiales de CO2 énergétique.
- Moins de 4 heures : seuil où le train devient presque toujours l'option la plus sobre.
- Un facteur multiplicateur appliqué au CO2 seul sous-estime l'impact réel des vols long-courriers.
- Consolider les trois périmètres (vols commerciaux, jet, fret) peut révéler des écarts de plusieurs dizaines de pour cent dans votre bilan.
Comparer les leviers avant de choisir
Voici comment j'ai vu les choses se jouer concrètement sur trois types de leviers, en croisant ce que j'ai constaté chez moi et chez d'autres entreprises de taille comparable.
| Levier | Impact sur les émissions | Coût pour l'entreprise | Délai d'effet |
|---|---|---|---|
| Remplacer les vols courts par le rail | Fort par trajet | Faible à positif | Immédiat |
| Budget carbone / quotas par équipe | Fort à moyen | Faible (temps de gestion) | Un à deux trimestres |
| Carburant durable (SAF) | Moyen, plafonné par la disponibilité | Élevé (surcoût important) | Long, dépend de l'approvisionnement |
| Renouvellement de flotte | Moyen | Très élevé | Pluriannuel |
| Optimisation du taux de remplissage | Modéré | Nul | Rapide |
La lecture de ce tableau est limpide : les deux leviers les plus efficaces sont aussi les moins chers. Les plus coûteux sont ceux dont on parle le plus. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs — les solutions technologiques sont plus faciles à annoncer qu'à mettre en œuvre.
Comment l'État peut-il inciter les entreprises à réduire leur pollution ?
Question légitime, et la réponse ne se limite pas à la carotte fiscale. Les mécanismes qui fonctionnent réellement reposent sur trois principes.
Rendre la mesure obligatoire avant de taxer
On ne peut pas réduire ce qu'on ne mesure pas. Les obligations de reporting extra-financier, notamment la directive européenne sur la durabilité des entreprises, poussent les grandes structures à publier des données vérifiables sur leurs déplacements. Une fois que le chiffre est public et audité, la pression interne change de nature. Ce n'est plus un sujet RSE, c'est un sujet de réputation et de conformité.
Pour les PME, la contrainte est plus légère, mais les donneurs d'ordre remontent la demande dans la chaîne. J'ai un client industriel dont le principal acheteur exige désormais un reporting carbone sur les livraisons. Il a mis six mois à structurer la collecte. Ce n'était pas de la bonne volonté, c'était un impératif commercial.
Envoyer un signal de prix crédible
Le prix du carbone reste le levier le plus contesté et, franchement, le plus efficace sur la durée. Tant que le kérosène n'est pas taxé à un niveau comparable aux alternatives, l'arbitrage économique pousse naturellement vers l'avion. Une taxe progressive, appliquée uniformément aux compagnies opérant en Europe, modifie les prix relatifs sans désigner de coupable.
Le problème, et je le dis sans détour : un signal de prix isolé à l'échelle nationale pousse simplement les vols à se déplacer vers des plateformes de correspondance hors du territoire. La coordination européenne n'est pas une coquetterie, c'est une condition d'efficacité.
Soutenir les alternatives
Inciter à moins voler sans rendre le train fiable, fréquent et abordable sur les mêmes trajets, c'est demander un effort sans contrepartie. Le soutien aux liaisons ferroviaires de nuit, aux correspondances courtes et à la tarification intégrée fer-air a un effet direct sur les comportements. Sur les trajets de deux à six heures, c'est là que la bascule se joue.
Un cas concret : ce qui a marché, et ce qui a échoué
Sur un projet mené l'année dernière avec une entreprise de services d'environ trois cents personnes, voilà ce qu'on a fait. D'abord, consolider les trois périmètres. Résultat immédiat : le jet affrété pour les deux associés fondateurs représentait à lui seul près d'un tiers des émissions voyage. Personne dans l'équipe RSE ne l'avait compté, parce que la facture arrivait sur une autre ligne budgétaire.
Ensuite, mise en place d'un budget carbone par direction, exprimé en tonnes et revu chaque trimestre. Le premier trimestre a été chaotique : les managers ont découvert qu'ils n'avaient aucune visibilité sur leurs propres vols. Le deuxième a été plus calme. Au troisième, deux directions avaient spontanément remplacé des déplacements par des visios, sans qu'on demande rien.
Et ce qui a échoué ? Le contrat de carburant durable. On avait négocié une petite allocation avec l'opérateur, en annonçant un beau communiqué. Sauf que le volume réel couvrait peut-être deux pour cent de nos émissions aériennes. On a payé cher pour un effet cosmétique. J'aurais mieux fait de passer ce temps à négocier avec les directions sur les quotas.
C'est là que j'ai compris un truc qu'on ne lit pas assez : la réduction carbone d'une flotte aérienne, ce n'est pas un problème d'ingénierie. C'est un problème de visibilité budgétaire et d'arbitrage politique interne.
Vers une politique voyage qui tient dans le temps
Une politique qui fonctionne ne tient pas dans une charte de dix pages. Elle tient dans trois habitudes.
- Un chiffre consolidé, publié, connu de tous.
- Un plafond annuel par équipe, discuté à la même table que le budget financier.
- Une règle simple sur les seuils de distance, appliquée sans négociation au cas par cas.
Le reste, carburants durables, renouvellement d'appareils, compensation, c'est de l'ajustement. Utile, mais marginal tant que les deux premières habitudes ne sont pas installées. Et pour ceux qui se demandent si cela coûte cher : dans mon expérience, la consolidation et le budget carbone coûtent du temps de gestion, pas des dépenses nouvelles. Le seul vrai coût, c'est celui qu'on accepte de mettre dans le carburant durable quand on a déjà fait le reste.
La question n'est plus vraiment de savoir si les entreprises vont devoir s'y mettre. La vraie question, c'est de savoir combien de temps elles vont continuer à financer des vols qu'elles pourraient éviter, en appelant cela « développement commercial ». Le jour où ce chiffre apparaîtra sur la même page que la marge nette, la conversation sera réglée. Pas avant.